Carnet magique

Voici quelques textes qui feront partie du fanzine de la zad, le Carnet magique, en avant-première.

Sur la barricade

6H du mat’ sur la barricade du Saule, l’heure des flics mais rien à l’horizon.
Rien sauf les lumières de ville dont je ne connais pas les noms.
Celles qui, éclairant le ciel comme le soleil levant, m’ont donné le faux espoir de voir la lueur du jour en montant sur la vigie.
Alors, j’attends.
J’attends la venue du soleil.
J’attends en écrivant dans le vent.
J’attends confortablement posé sur cette vigie-palette de fortune, bercé par le Saule au rythme des courants d’air.
J’attends de potentiels gyrophares, une alerte au talkie, un·e messagèr·e essouflé.e avec de mauvaises nouvelles.
PAN ! PAN !     PAN! PAN !      4 morts ?
J’attends avec les coups de feu des chasseurs en arrière-plan.
J’attends que 300 copaines débarquent : ” Salut, on vient aider à construire la zone. On a 100 camions de palettes, de tôles et de bâches, de quoi tenir 6 mois en bouffe et on est disponibles pour les 6 prochaines années.”
J’attends pensant à la cabane qu’on construit pour l’hiver et les innondations.
J’attends et je m’ennuie, un ennui serein et pensif, calme et méditatif. Le temps passe vite quand on vit pleinement.
J’attends, je pense, j’écris et j’imagine avec dépit que j’aurais pu rester devant mon ordi à attendre l’annonce du désastre, à regarder des inconnu·es tenter de sauver nos existences, à me morfondre dans un ennui torturé en cherchant une vidéo youtube qui donnerait un sens à mon existence.
PAN ! Pan ! Pan.
Et pendant ce temps les oiseaux ont commencé à chanter, des voitures ont démarré, un copaine s’est levé. Le ciel m’offre un dégradé du bleu foncé à l’orangé, la Loire son reflet.
Les feuilles se mettent à scintiller et le chemin de la Saule apparait, comme éclairé par sa flore.

Le soleil s’est levé, mon tour de garde est terminé.

Skyland

Ici c’est Skyland. Dans un monde où la terre a explosé seules quelques îles survivent, vivent en autarcie et résistent encore face à l’oppression des puissants.


La Saule au Monde s’autossuffit grâce à la serre qui fournit des denrées alimentaires extraordinaires venant de partout et de nulle part, et se fournit en éléctricité grâce à l’éolienne en bois. Les plantes qui pendent dans les pots sont des filles de l’air et n’ont besoin ni d’eau ni de terre. Les feuilles des arbres et le compost servent comme terreau pour faire pousser les plantes et les légumes.


Il y a un poste de garde à la tourelle, un filet pour ne pas tomber du hamac et toute l’île est troglodyte. Il y a le petit olivier, le grand Saule, un pêcher et deux chênes. La photosynthèse produite par les arbres suffit à pouvoir respirer et l’eau de pluie est récupérée et filtrée, donc potable. Mais dans ce monde qui parait si beau et paisible, il y a quand même quelques problèmes: l’oppression est grande et les derniers militant·es doivent se cacher ou plier face aux puissants qui veulent construire une grande métropôle de béton qui flotte aussi, et veulent tout robotiser et instaurer un climat de régime totalitaire ultra strict, et qui ont construit une prison pour enfermer tout les derniers resistants. La plus grande menace constituée est donc BABYLONE, la prison du monde du futur.
acab cependant

Un poème

Les prêtres ne seront prêtres qu’en paroles
On fera de la bière sans alcool
On pendra les amoureux pas les hérétiques
Toute loi sera juste
Fini les dettes pour les pauvres et les moins pauvres
Fini les pick pockets dans la foule
Les putes et les macs construiront des églises
Alors grande confusion
Au royaume d’Albion
Ce temps viendra
Et qui vivra verra
Que pour marcher
On peut aller
A pied.

Le vent

Le vent est un déplacement de l’atmosphère, une agitation de l’air. Il modifie, modélise l’environnement : le vent, c’est le changement.

Elle nous surprend, cette brise douce qui nous séduit et qui, d’un coup, s’engouffre dans nos têtes pour balayer tous nos acquis. Où sommes-nous atterri·es ? Est-ce l’utopie ou son mirage ? Tout chavire depuis cette grande balançoire, les couleurs et les sourires sur les visages. Les questions viennent avec le tournis. Le vent se lève, le vent exulte, et emporte avec lui ce qui est encombrant. C’est instable ici, ça tient en équilibre – mais ça tient, bon sang !

Parce que nos fondations ne sont autres que les oiseaux, les roseaux, le ciel et les flots ;

Parce que nos murs et nos toits sont le parfum du pain grillé, l’émulation des chantiers, les notes de guitare et les conversations au creux de l’oreiller ;

Parce que l’âtre flamboyant est l’étreinte de tous les jours, celle qui efface les frontières entre le merci, le je t’aime et le bonjour. Et c’est quand la nuit tombe qu’on voit les flammes infernales là-bas ; comme une brûlure qui se ravive, on se rappelle que l’autre rive est bétonnée et que la vie ne tient qu’à un fil – celui de notre volonté.

Alors vas-y, élève la voix, joint ton souffle à celui du vent, aligne ta respiration sur celle, battante, de la Loire qui se défend ;

Si le vent souffle, c’est pour tourner…

Des terres à la zad

Dans un lieu où une heure peut durer une journée, deux kilomètres semblent être un océan à traverser. On a l’impression que deux réalités différentes se superposent, que deux manières de vivre se séparent. Les priorités ne sont pas tout à fait les mêmes et ne peuvent pas l’être quand d’un côté on peut se reposer sur un terrain prêté et que de l’autre, la vigie toute la nuit fatigue les esprits.

Mais tout ça, c’est bien sur complètement faux ! C’est les mêmes espoirs qui nous habitent à chaque extrémité de la route. Celui de voir ce projet de béton couler dans l’eau en emportant avec lui tout ce qui nous donne la rage et tout ce contre quoi on se bat. Cet espoir qui nous pousse à venir vivre sous des tentes, dans la boue, avec des moustiques, dans une zone inondable, harcelé·es par les keufs, menacé·es par les chasseurs et balayé·es par des tempêtes. Et qui nous pousse à prendre des risques pour notre propre liberté. Un espoir magnifique, qui redonne un peu de confiance en ce qui nous entoure.

Finalement, même si deux kilomètres nous séparent, on est deux facettes d’une même réalité qui s’exprime. Ce qui empêche ces deux facettes de se dissocier, c’est les liens qu’on entretient et qui sont plus profonds que n’importe où ailleurs, c’est le sourire d’une copaine qui nous prend dans ses bras comme si on ne s’était pas vu depuis un an alors qu’on a veillé ensemble quelques heures plus tôt.

C’est à force de traverser cette route que s’inscrit dans nos corps l’existence de ces liens. La route, on l’a peut être faite mille fois déjà et de toutes les manières que l’on pouvait imaginer. En voiture ou en cametar, tout droit jusqu’au bout pour se manier, ou en passant par la Pabus’ pour éviter les contrôles. A pied, déguisé.es en touristes, même si ça n’a jamais marché, ou bien en mode furtif prèt·es à se jeter dans un buisson dès qu’une bagnole passe. En vélo surtout, la nuit, le jour, tranquillement ou à fond, avec le soleil qui nous réchauffe ou en pleine tempête et qu’il faut se dépêcher parce qu’on a promis qu’on faisait la vigie à P1. Même avec un âne, on l’a traversée. Et à chaque fois qu’on la traverse, on est heureux.ses de retrouver les copaines.

Entretien avec une zadiste

20 septembre à 14h30

J’arrive à un lieu de vie. Ici l’ambiance est calme et sérieuse : pas de portables dans le lieu. Autour du feu, sous une bâche, quelques personnes préparent une salade concombre/pommes/poires/piment/curry/paprika, une recette soit-disant péruvienne. C’est étonnamment plutôt bon. Pendant ce temps, l’eau finit de bouillir sur le feu. Le reste du menu : pâtes-emmental. On sent la fatigue de 3 semaines d’occupation peser un peu partout.

Au programme de la journée de repos : cuisine-vaisselle-musique-discussions & vigie.

Quelqu’une accepte de répondre à quelques questions pour l’automédia de la zad.

Question : Comment tu te sens après 3 semaines d’occupation ?

Réponse : Enthousiaste et fatiguée. Fatiguée car il reste plein de choses à faire et enthousiaste car déjà plein de choses se sont faites !

Q: Qu’est ce qui te fait apprécier d’habiter sur zone ?

R: Je dirais que le mot qui décrit le mieux ce qu’on vit c’est intensité. Intensité du temps : les journées sont hyper denses et passent très vite. Intensité des relations et des rencontres aussi. J’ai rencontré et revu pas mal de gens ici. Le simple fait d’être présent.es ensemble sur une zone d’occupation, de partager une certaine vision donne lieu à des rapports assez fusionnels.

Q: Tu as déjà été à des zad en campagne ? Est-ce que les expériences sont similaires ?

R: Oui, c’était contre des projets différents mais l’intensité est similaire. Ce qui compte sur ces lieux, c’est qu’on combat le capitalisme qui se montre sous diverses formes.

Q: Ca t’a fait du bien d’être içi ?

R: C’est vital. On a l’impression de travailler, pas au sens productiviste mais avec un travail agréable. On réfléchit, on bâtit, on apprend. Je pense que ce qui nous pousse, notre moteur, c’est notre vision de la société. Il y a beaucoup d’adversités : on essaie de développer de nouvelles formes qu’on façonne et partage. Evidemment, ce qu’on fait est loin d’être parfait, mais on choisit ce qu’on fait et on essaie de s’améliorer.

Q: Tu es sur un lieu avec peu d’approvisionnement, est ce que c’est difficile ?

R: Ici, on est pas autonome, c’est la galère. On dort encore à la belle étoile mais j’apprécie le peu de confort de ce lieu de vie. Le manque d’autonomie en eau rend beaucoup de choses compliquées comme la vaisselle. On doit faire des km pour récupérer des bidons d’eau qu’on transporte à vélo, c’est une grosse mission. On se laisse vite dépasser du coup. En plus, je suis un peu maniaque ce qui n’arrange pas les choses ! Mais tout ça, ça soude le groupe : c’est des galères qu’on partage ensemble. La précarité c’est relou mais quand on la partage avec d’autres, ça partage à une certainse intensité dans nos relations. Quelque part, le fait de ne pas être confortable rend les relations plus vraies.

Q : De quoi as tu peur et qu’espères-tu ?

R: J’espère qu’il y aura du monde, que ça va durer, qu’on tiendra !J’espère qu’on arrivera à améliorer la communication entre nous et qu’on reste assez fort.es pour continuer à lutter contre le système et empêcher que cette zone soit bétonnée !

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